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À la recherche de la panthère des neiges ou la Quête du bonheur

Dimanche 28 juin 2026, il est 11h. Je suis allongé dans mon portaledge et le soleil commence à lécher mon visage. Sensation plutôt agréable, mais j'ai mal. Au corps, à la tête.
Face à moi, Sean fait fondre de la neige au réchaud. Nos visages sont desséchés et nos muscles crient, chacun à leur manière, leur souffrance.

Ainsi soit-il, en cet instant plus rien ne compte car nous avons réussi.
Réussi la voie, le sommet. Avec le style, l'entente et la cordée.
Tout est réuni. Mon Graal de l'alpinisme est trouvé ici : une ligne directe et technique en escalade libre.

« En quête du bonheur » : une histoire de gratitude et de chance au coeur des géants de granit d'Himalaya.

"""Les panthères des neiges sont connues pour être l'une des espèces les plus rares de notre planète. Lorsque nous avons découvert l'histoire de cette montagne, nous avons compris que ce sommet était unique en son genre. Un véritable joyau.
Une montagne qui exige d'être gravie avec style ; une montagne qui impose respect et humilité."""

Une seule ascension en 50 ans : cela en dit long. Pour nous, la forme la plus pure d'ascension est l'escalade libre où le matériel ne sert qu'à protéger une éventuelle chute.
Trouver un itinéraire qui le permette est un défi. Il faut combiner des parois raides, des fissures bonnes mais pas trop et un engagement raisonnable entre les protections.

Conquérants de l'inutile dans cette quête, nous avons dessiné une ligne loin de la logique himalayenne afin d'atteindre le sommet coûte que coûte le plus vite possible et par une ligne de faiblesse.
Nous avons ici décidé de maximiser notre plaisir de la grimpe, attaquer le mur par son point le plus bas pour finir tout en haut. Visant volontairement les passages les plus raides pour trouver cette difficulté que nous étions venus chercher.

"""Une ligne de rêve.
15 jours pour transformer ce rêve en réalité.
15 jours à se demander si nous n'avions pas vu trop grand, été trop gourmands .
Nous n'avons pas choisi la facilité."""

Pour moi, c'est ma 21ème expédition qui commence. Avec Siebe Vanhee, Sean Villanueva et Pete Whittaker, nous remontons l'immense glacier d'Hispar en cette fin mai. Cette partie du Pakistan regorge de montagnes somptueuses et propices aux challenges les plus fous, les terrains vierges y sont encore nombreux et le potentiel infini, loin des foules qui s'amassent sur les talus de plus de 8000m.

Cette équipe s'est constituée à l'initiative de Siebe, l'un des meilleurs grimpeurs de Big wall du monde qui avait la volonté de repousser les limites de l'escalade libre vers des sommets d'altitude encore jamais atteints.

Entre appréhension et excitation, cette expédition était quelque chose dont je rêvais depuis longtemps. Grimper dans cette himalaya que je connais déjà bien mais en y amenant les portaledges et toute la logistique nécessaire pour enchaîner des longueurs techniquement difficiles, tout cela avec des personnes parmi celles que j'admire le plus dans ce milieu.
J'allais toucher du doigt l'un de mes rêves les plus chers.

Le 13 juin à 4h du matin, nous quittons le confort de notre camp de base pour une durée indéfinie, les conditions sont idéales, la météo semble encourageante et notre motivation déborde. Seul point noir, nous sommes 3.
Durant le trekking d'approche qui nous amène en 5 jours à 4500m et lieu de notre camp de base, Pete est tombé malade. Malgré plusieurs journées de repos et la descente à plus basse altitude, son corps ne récupère pas, il doit subitement nous quitter. Situation complexe que de perdre un compagnon avec qui nous partagions le même rêve mais cette décision est la bonne.
Pendant que Sean accompagnait Pete pour rentrer au village le plus proche, nous avons commencé les portages de matériel avec Siebe.
8km de marche glaciaire d'abord caillouteuse puis enneigée, ce qui aura largement facilité notre progression avec la possibilité de tirer nos sacs tels des luges et ainsi amener tous nos sacs en seulement quelques aller-retours. Ce samedi 13 juin, c'est presque 180kg de matos qui sont au pied du Taa Hurutum.

S'en suivent deux semaines pleines de rebondissements. La logistique du style dit "capsule", un camp fixé avec deux portaledges puis 400 à 500m de corde à fixer. Pour une journée d'escalade, deux journées de hissage et installation du nouveau camp. Nous nous rendons rapidement compte que la difficulté va résider dans notre résistance à la fatigue. Les journées s'enchaînent sans temps de repos.

""Entre l'isolement et la dilatation du temps, l'expérience rappelle vraiment celle d'une capsule en orbite. Le portaledge devient la maison, le cocon, même s'il expose toujours à de nombreux risques. Contraints par une tempête de neige, nous restons trois jours coincés dans les portaledges. Une nouvelle routine s'installe alors...""

Au dixième jour, les corps sont usés et notre lucidité est mise à mal. Survient alors l'intrusion divine, ce moment où tout aurait pu basculer, Où cette panthère des neiges qui voit mais que nous ne voyons pas, a décidé que notre ascension allait être un succès.
Pendant le hissage d'un sac que j'effectue, la longueur que nous venons de grimper est en traversée et le sac frotte sur plusieurs arêtes et rebords, Siebe suit le sac de prêt pour le décoincer quand c'est nécessaire. Je continue le hissage, focalisé sur l'effort physique sans prêter attention au reste.
Quand tout à coup, une secousse, un frisson qui me transperce le corps.
Je mets du temps à réaliser, plus bas le cri de Siebe me rappelle la réalité, il a le sac de hissage entre les bras, la corde s'est coupée ... Dans sa chute vers les abysses, Siebe l'a intercepté, réflexe miraculeux ou intervention divine ?
Tout aurait pu s'arrêter là, ce sac transportait tout notre matériel de grimpe, notre téléphone satellite.
C'était sans compter sur la panthère qui nous voit mais que nous ne voyons pas.

Le 27 juin vers 14h, nous foulons tous les trois le sommet du Tahu Rutum, émus, épuisés, transcendés.


À notre connaissance, ce sommet de 6 651 mètres n'a connu qu'une seule ascension auparavant, réalisée en 1977 par une équipe japonaise ayant grimper l'arête Sud-ouest, "versant le moins raide de cette montagne"
Depuis lors, de nombreuses expéditions ont tenté son ascension par ses différentes faces, mais aucun autre être humain n'a foulé le sommet à nouveau jusqu'à aujourd'hui.

En 2008, un jeune Américain fait ses débuts dans le Karakoram, avant de devenir l'un des plus grands alpinistes de sa génération.
Kyle Dempster tente de gravir ce sommet par sa face la plus difficile et la plus raide : la face ouest. En solitaire et en escalade artificielle, il passe 23 jours sur la paroi ; sans parvenir au sommet et en perdant plusieurs de ses extrémités, il met toutefois en lumière l'une des plus belles parois vierges de l'Himalaya.

The Leopard of higher ground, ce nom résonne comme un hommage à différentes facettes. Taa Hurutum, le nom de ce sommet signifie la maison de la panthère des neiges en langage local (Burushaski).
Mais surtout, c'est un hommage à Kyle, à sa vision novatrice de l'alpinisme et à tous les rêveurs qui comme lui ont vu la panthère des neiges, celle qui ne se voit pas, celle qui se ressent et s'articule dans nos têtes en rentrant.


The Leopard of higher ground
Nouvelle voie sur la face ouest vierge du Taa Hurutum (Tahu Rutum) 6651m,
7b, 1500m.
Hispar Glacier, Pakistan,
du 15 au 29 Juin 2026.
par Sean Villanueva, Siebe Vanhee et Symon Welfringer




Actu proposée par Symon WELFRINGER

Mise en ligne le mercredi 16 septembre 2026 à 12:07:37

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