Les Dossiers du G.H.M.

Les mille nuits et une sur le Nanga Parbat, ultime sauvetage par Piotr Packowski

 

Lieu: Karakorum (Pakistan)

Date: 2018-04-13

Confidentiel: Oui

(IMPORTANT: CE DOSSIER NE DOIT PAS ETRE DIFFUSE A L'EXTERIEUR DU GHM !)

Objet :


Les évènements du Nanga Parbat ont été couverts par de nombreux médias internationaux. Cependant certains faits ont été racontés de façon parcellaire et parfois erronée. Certains acteurs de cette opération ont été oubliés et le rôle d'autres exagéré. Une mise à jour est alors indispensable. Ce texte a été écrit avec le concours de plusieurs membres et coordinateurs de l'expédition du K2, notamment : son leader, Krzysztof Wielicki, Adam Bielecki, Jaroslaw Botor et Piotr Tomala, Janusz Majer, Michal Leksi?ski (attaché de presse) et Robert Szymczak (médecin). Il est basé également sur les déclarations des sources internes d'Askari Aviation, sur le rapport du général Muhammad Khalil Dar, Commandant en Chef de l'aviation de l'Armée de Terre à Rawalpindi ainsi que sur le rapport de Jaros?aw Botor, leader de l'action de sauvetage. Certaines informations proviennent également d'Anna, la femme de Tomek. Merci à PHZ et Piotr Tomala pour la mise à disposition des photos.

L'expédition nationale hivernale polonaise - « K2 pour les Polonais »


Aéroport Fréderic Chopin, Varsovie, Pologne Le 29 décembre 2017 vers 15 heures. Sous la direction de Krzysztof Wielicki les membres de l'Expédition Nationale polonaise s'envolent pour le Pakistan. Leur objectif : une entreprise d'envergure, la première ascension hivernale du K2 (8 611 mètres). Les Polonais ont choisi de s'attaquer à cette montagne par la voie Cesen, appelée aussi la voie des Basques. Cette expédition a été organisée par l'association PHZ (Himalayisme Hivernal Polonais) créée il y a 10 ans par Artur Hajzer, disparu en 2013 sur le Gasherbrum I. Son slogan officiel : « K2 pour les Polonais ».

Le K2 est le seul sommet parmi les quatorze 8 000 qui n'a pas encore été gravi en hiver. Selon certains alpinistes polonais cette expédition est probablement le dernier chapitre de l'épopée hivernale en Himalaya. Ce sera peut-être aussi la dernière grande expédition nationale polonaise considéré par de nombreux alpinistes comme onéreuse et manquant d'efficacité.

Les Polonais débutent en Himalaya en 1939 avec la première ascension du sommet Est de la Nanda Devi (7 434 mètres.) par Jakub Bujak et Janusz Klarner. Puis ils essaient, en vain, d'obtenir la permission auprès du Foreign Office pour s'attaquer au K2. La deuxième guerre mondiale met provisoirement fin à leur exploration. En 1971 les Polonais effectuent la première ascension du Khunyang Chhish (7 852 mètres.) par Andrzej Heinrich, Andrzej Zawada, Jan Stryczynski et Ryszard Szafirski. En 1973 Zawada a lancé le pari des ascensions hivernales. Cette épopée polonaise débute en 1973 en Hindou Kouch avec « First winter ascent » du Noshaq (7 492 mètres) par Tadeusz Piotrowski et Andrzej Zawada.




Tadeusz Piotrowski et Andrzej Zawada (à droite)

Puis, pendant la saison 1974/1975, les Polonais échouent au Lhotse, à 250 mètres du sommet. Février 1980 apporte la consécration : Leszek Cichy et Krzysztof Wielicki réalisent la première ascension hivernale de l'Everest. Depuis les alpinistes polonais continuent sur leur lancée : ils ont ainsi réussi dix sommets parmi les quatorze 8000 mille pendant la période hivernale.

L'expédition 2017/2018 est la troisième entreprise polonaise en hiver sur le K2 (après celles de 1987/1988 et de 2011/2012 et la quatrième en comptant l'expédition russe 2011/2012, marquée par la disparition de Witalij Gorelik).

Le drame, acte I

En janvier 2018, les Polonais ne sont pas seuls dans les plus hautes montagnes du monde. Depuis quelques années les alpinistes d'autres pays y viennent de plus en plus nombreux en hiver, visiblement contaminés par le virus de « l'art de la souffrance », expression chère à Voytek Kurtyka. Cette année, Alex Txikon tente le Toit du monde sans oxygène. Les trois jeunes alpinistes pakistanais : Ali Durrani, Maaz Maqsood et Ali Rozi se lancent dans la première ascension hivernale du Masherbrum II. Simultanément Tomasz Mackiewicz et Élisabeth Revol essaient de gravir le Nanga Parbat (première ascension hivernale en 2016 par Alex Txikon, Ali Muhammad Sadpara et Simone Moro) par l'itinéraire inachevé de Reinhold Messner de 2000 (Reinhold et Hubert Messner, Hans Peter Eisendle, Wolfgang Tomaseth). C'est la troisième tentative de la Française et la septième pour son compagnon polonais.


Martin Minarik (1967 - 2009)

Élisabeth Revol a gravi en solitaire le Broad Peak et le Gasherbrum I et II dans un intervalle de 16 jours et sans oxygène, puis en 2009, l'Annapurna et subit alors son premier drame : à la descente, dans une tempête, elle perd son partenaire, le Tchèque Martin Minarik qui ne sera jamais retrouvé. Hormis ses deux précédentes tentatives avec Tomek Mackiewicz en hiver sur le Nanga Parbat, en 2017, elle a gravi en solo et sans oxygène le Lhotse.

Le Polonais Tomasz Mackiewicz, alias « Czapkins » (homme au bonnet), 43 ans, est un outsider du milieu de l'alpinisme polonais. Il n'a jamais grimpé dans les Tatras, ni dans les Alpes. Il a effectué en solo la traversée du Mont Logan (5 959 m) au Canada, puis le Khan Tengri (7 010 m). Tomek avait une attirance pour le Nanga Parbat qu'il aura tenté six fois avant de réussir, en style alpin, sans porteurs, sans oxygène, avec toujours un très petit budget qu'il finançait en travaillant sur des chantiers de construction pendant l'été et en récoltant des fonds par Internet.


Élisabeth Revol et Tomek Mackiewicz

Jeudi 25 janvier, Tomek Mackiewicz et Élisabeth Revol atteignent le sommet du Nanga Parbat vers 18 heures. Depuis une demi-heure il fait nuit. Le Polonais ne voit plus la lampe frontale d'Élisabeth - il présente tous les symptômes d'une ophtalmie. La cordée prend immédiatement la décision de redescendre.

À 23 heures 10 Elisabeth Revol envoie son premier SOS à son routeur en France, Ludovic Giambiasi, ainsi qu'à son mari Jean-Christophe : « Tomek a besoin de secours, il a des gelures, il ne peut rien voir. Organise quelque chose le plus vite possible. » Giambiasi donne l'alerte sur les réseaux sociaux. Simultanément le mari d'Elisabeth Revol contacte Masha Gordon, une amie de Chamonix et Muhammad Ali Saltoro, l'agent de la cordée franco-polonaise. Gordon organise une collecte des fonds sur le site Internet GoFundMe lesquels serviront à rembourser la somme prise en charge par l'ambassade de France à Islamabad et le reste sera remis à la famille de Tomek.

Solidarité des Polonais

Varsovie, Pologne. Peu de temps après, dans la nuit, Janusz Majer, alpiniste et coordinateur de l'expédition polonaise du K2 au sein de la PZA (l'équivalent polonais de la FFCAM) est contacté par un ami de Mackiewicz, Jacek Czech. Lui-même a été prévenu de la situation par la femme de Tomasz Mackiewicz qui a vu les appels au secours sur Whats'up. Czech est un compagnon de vieille date d'Adam Bielecki qui participe à l'expédition au K2. Janusz Majer prévient le docteur Robert Szymczak, alpiniste et médecin suivant l'expédition depuis la Pologne. Son homologue sur place est Jaroslaw Botor - infirmier secouriste et salarié de LPR (Secours Aérien Polonais) l'équivalent du SAMU.


Camp de base du K2 (5000 mètres)

Majer attend pour téléphoner au camp de base du K2. Il est un peu plus de minuit, le décalage horaire avec le Pakistan est de 4 heures. Il sait qu'à cette heure le téléphone satellitaire de Krzysztof Wielicki ne peut être utilisé : pour des raisons d'économie leur groupe électrogène est coupé une partie de la nuit. Pendant ce temps, Majer pense au passé. Les secours polonais en montagne sont et ont toujours été réalisés par des volontaires. La TOPR (Association de Secours Volontaire des Tatras) a été fondé en 1910. Majer se rappelle de Klimek Bachleda, le premier secouriste de la TOPR, décédé lors d'une action de sauvetage. Il a désobéi à son responsable de groupe qui lui ordonnait de faire demi-tour. Bachleda est le personnage emblématique du secourisme polonais, ancré dans la mémoire de tous les alpinistes des Tatras.

Dans les premières heures de ce vendredi 26 janvier 2018, le coordinateur de l'expédition se rappelle probablement aussi de Wawrzyniec Zulawski, compositeur et alpiniste, mort en août 1957 dans une avalanche au pied du Mont Blanc du Tacul alors qu'il partait secourir un camarade, coincé sur la Traversée. Son corps n'a jamais été retrouvé. Janusz Majer c'est aussi l'homme du K2 : en 1982 il a participé à la première ascension de la Magic Line (Peter Bozik, mort à la descente, Przemyslaw Piasecki et Wojciech Wróz). Le patron de l'expédition polonaise de 2018 au K2 décide de contacter Wielicki pour le prévenir de l'appel au secours d'Elisabeth Revol et lui demander s'il peut organiser une opération de sauvetage.




Krzysztof Wielicki


Janusz Majer

Vers 3 heures du matin, à Varsovie (7 heures au Pakistan), Janusz Majer compose le numéro comportant l'indicatif de Varsovie. C'est le téléphone satellitaire de Wielicki qui se trouve au camp de base du K2.

-Krzysiek ? C'est Janusz. Il y a un problème grave au Nanga Parbat. Élisabeth et Tomek sont coincés à 7 400 mètres. Tomek est mal, très mal. Pouvez-vous intervenir ?

Wielicki répond :

- Je comprends, ne quitte pas.

Il appelle ses alpinistes, les informe de la demande d'aide et leur demande s'ils veulent aller au secours d'Élisabeth et de Tomek. Pendant une fraction de seconde l'esprit de Klimek Bachleda traverse la grande tente du camp de base. Il est accompagné par les autres : Mike Burke, René Desmaison, Gary Hemming et Lionel Terray. Pendant une seconde, un silence glacial règne au camp de base. La célèbre phrase, devenue historique : «Klimek, fais demi-tour » retentit dans les oreilles des alpinistes polonais. Puis, quelques secondes plus tard, Wielicki reprend son appareil :

- C'est OK, ils sont tous d'accord. Je vais prévenir notre ambassade.

Janusz Majer décompresse. Wielicki réfléchît. Son rêve du K2 passe au second plan. Vers 9 heures, dès l'ouverture de l'Ambassade de Pologne à Islamabad, il compose son numéro.

Camp de base du K2, 26 janvier, 9 heures. L'homme qui a gravi le premier l'Everest en hiver demande à la secrétaire de l'ambassade polonaise de parler avec son contact : Zbigniew Wyszomirski, l'attaché d'ambassade.

- C'est Krzysztof, c'est une urgence vitale. Mackiewicz et Revol ont besoin de secours sur le Nanga Parbat. Nous sommes prêts à y aller.
Le diplomate polonais comprend tout de suite. Cette histoire est à la limite de ses compétences.

- Je vais faire tout ce qui est possible, dit-il.

En effet, vers 11 heures 30, Zbigniew Wyszomirski prend contact avec Askari aviation. Il apprend alors la procédure obligatoire pour le déclenchement des secours dans les montagnes du Pakistan.




Voie des Basques : itinéraire E


Les Polonais sur la voie des Basques




Klimek Bachleda

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Les secours héliportés dans le Karakorum.

Au Pakistan les services de sauvetage en montagne n'existent pas. La raison principale de cette situation : la fréquentation. Le nombre d'alpinistes qui viennent dans le Karakorum est sept fois inférieure à celui du Népal. Cependant, il existe une solution pour proposer le service adéquat. En 1996 les anciens pilotes de l'armée créent Askari aviation. C'est une société privée de charter qui utilise les hélicoptères de l'aviation de l'armée de terre.


Trango Nameless Tower

Ces unités sont basées à Skardu. Leur rôle principal : l'appui héliporté des troupes de montagne dans le conflit qui oppose depuis plusieurs années l'Inde au Pakistan. Askari Aviation intervient dans plusieurs domaines : l'agriculture, le tourisme, l'industrie. Elle propose aussi un service de sauvetage dans les montagnes du Karakorum. Cette société loue des hélicoptères à l'armée pakistanaise qui volent sous les couleurs et selon les règles de l'armée pakistanaise. Ces machines sont pilotées par des militaires en service actif. À la suite des pertes subis pendant les missions militaires, l'armée pakistanaise applique des consignes de sécurité draconiennes :

- dans les zones glaciaires et à partir d'une altitude de 4 000 m, toute opération doit se faire avec deux hélicoptères
- leurs équipages sont composés de deux pilotes (un + 5 passagers selon le constructeur)
- les machines doivent rentrer à leur base 30 minutes avant le coucher du soleil
- les appareils ne sont pas modifiables


Un B3 pakistanais au camp de base du K2

L'armée de terre pakistanaise dispose d'hélicoptères français, des Écureuil AS350 B3, connus aussi sous leur nouveau nom : H 125. C'est le modèle le plus puissant de la série, le fleuron de l'industrie aéronautique française. Ces machines sont fabriquées par Airbus Helicopters (auparavant développé par Aérospatiale et Eurocopter). Quinze appareils ont été fournis à l'armée pakistanaise à partir de 2009. Les B3 pakistanais ne sont pas équipés en matériel d'hélitreuillage ni en dispositif de vol nocturne. Les pilotes ne sont pas formés pour les missions de sauvetage.

Le plafond d'action des B3 est le suivant : 6000 mètres dans le cas d'un vol touristique. 5000 mètres dans les cas d'une action de sauvetage. Pendant un entretien téléphonique, le représentant de Chamonix Mont Blanc Hélicoptères a confirmé ces prérogatives.

Pendant un échange par courrier électronique, Patrick Fauchère, pilote d'Air-Glaciers de Sion en Suisse, déclare :

« Les AS350 B3 possèdent la certification d'Airbus Helicopters pour 7000 mètres. Pour pouvoir aller plus haut de manière « légale » il faudrait étendre la certification mais seul le constructeur peut le faire. Côté technique, un hélicoptère est confronté à plusieurs éléments tout comme le pilote et se sont tous ces facteurs ensemble qui déterminent l'altitude maximale. »


Un B3 Ecureuil de CMBH en vol stationnaire dans le massif du Mont Blanc

Au Népal, les Ecureuils ont effectué des actions de sauvetage à des altitudes dépassant 6000 mètres. Le B3 s'est posé à deux reprises sur l'Everest. Cet exploit était réalisé par le pilote d'essais, Didier Delsalle. Sa machine était allégée de 400 kilogrammes et contenait une quantité limitée de kérosène.

Patrick Fauchère ajoute :

« Je pense que nous avons l'expérience pour le faire (altitudes supérieures à 7000 mètres) mais néanmoins il faut avoir une bonne connaissance des vents locaux et de la météo pour faire ce genre de mission. A ces altitudes, se sont des exploits et rien n'est garanti. Au Népal les pilotes sont civils et relativement bien formés ce qui n'est pas comparable avec le Pakistan qui utilise pendant les actions en montagne avec des forces aériennes. Les pilotes militaires n'ont pas les mêmes formations que les civils et surtout ne peuvent pas avoir l'expérience commerciale. »

Askari aviation a édité un document pour sensibiliser les alpinistes à la limitation des moyens de secours en montagne. Il dit clairement que l'altitude maximale d'atterrissage des hélicoptères est limitée à 5 000 mètres. Pour faciliter toute action héliportée la société pakistanaise de charter stipule descendre les victimes jusqu'à cette altitude, à défaut à Concordia ou au camp de base (IHEC - International Hiking and Altitude Expedition Camp.)

Du point de vue financier Askari aviation applique des règles strictes de fonctionnement. Pour pouvoir bénéficier des services de sauvetage dans les délais raisonnables, les expéditions doivent s'enregistrer auprès d'Askari aviation avant de partir sur leur objectif et déposer à l'avance la somme de 15 000 dollars. Cette règle est une condition « sine qua non ». A la suite de nombreux impayés, Askari aviation a pris ses précautions : elle ne collabore plus directement avec les assurances étrangères.
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L'organisation du sauvetage - la course contre la montre

Dans la matinée de vendredi du 26 janvier, Zbigniew Wyszomirski a tout compris. Les sources internes d'Askari aviation le confirment : « Il n'est pas alpiniste, mais il a compris tout de suite la complexité du problème » Wyszomirski entre en contact avec son homologue de l'ambassade de France. Le diplomate polonais ne perd pas de temps. Son objectif : réunir la somme de 15 000 dollars. Il vide le coffre de l'ambassade et demande aux employés de procéder aux retraits en liquide sur leurs comptes personnels. Ce vendredi 26 janvier, comme tous les vendredis au Pakistan, est une journée particulière. La Grande prière dure entre 13 heures et 14 heures.

Islamabad, 26 janvier, 14 heures 30. Le diplomate polonais se rend au siège d'Askari à Islamabad, près de la zone aéroportuaire. Il est accompagné par Michel Nehmé, le chef de la chancellerie de l'ambassade de France et par Muhammad Ali Saltoro, l'agent de l'expédition Mackiewicz-Revol. Saltoro reste en retrait pendant la négociation des diplomates avec Askari. Il n'est pas en position de demander quoi que ce soit car ses clients n'ont pas déposé la somme demandée par Askari aviation . L'ambiance est plus que tendue. Le diplomate polonais s'acquitte des 15 000$. La première étape est franchie. En Occident, c'est le week-end. Pendant la réunion au siège d'Askari, Wyszomirski décroche son téléphone portable et tente de joindre le Ministère des Affaires Étrangères à Varsovie. À 15 heures il obtient l'accord des autorités polonaises pour couvrir les frais de secours au-delà du dépôt. L'opération peut être lancée. Le porte-parole du ministère des Affaires Étrangères polonais envoie le courrier électronique suivant :

« Dès l'annonce des mauvaises nouvelles concernant Monsieur Mackiewicz et Madame Revol les cellules diplomatiques françaises et polonaises à Islamabad ont entrepris immédiatement des actions pour assurer un soutien aux deux alpinistes afin qu'ils puissent être secourus. Le ministre des Affaires étrangères polonais en collaboration avec la chancellerie du Premier Ministre prend la décision de prendre en charge le coût financier du sauvetage afin de permettre son déclenchement. Dès le 26 janvier au matin l'ambassade de la Pologne à Islamabad a été en contact permanent avec ses homologues français, pakistanais et les organisations concernées par cette action de sauvetage.»

Une course contre la montre commence. Wyszomirski est en contact permanent avec Wielicki. Il sait que les alpinistes du K2 se tiennent prêts pour embarquer dans les hélicoptères. Ali Saltoro propose de joindre à l'action de sauvetage quatre porteurs d'altitude qui ont gravi le K2 et le Nanga Parbat. Le diplomate polonais refuse.


En attendant les hélicoptères

Askari aviation obtient que la mission de sauvetage soit prise en charge par la 5ème escadrille de haute altitude. Cette unité est postée à Skardu, à 100 kilomètres du Camp de base du K2. Selon le rapport rédigé par le général de division Muhammad Khalil Dar, commandant en chef de l'aviation de l'armée de terre pakistanaise à Rawalpindi, c'est une formation d'élite, « the Fearless Five » Elle dispose d'hélicoptères français, des Écureuil AS350 B3.

Skardu, 26 janvier. Dans l'après-midi, le commandant de l'escadron, le lieutenant-colonel Anjum Rafique, décroche son téléphone. L'ordre de mission tombe : la recherche et le sauvetage sur le Nanga Parbat. Le lieutenant-colonel sait qu'il faudra voler jusqu'au camp de base du K2 pour y récupérer les alpinistes polonais.

L'heure est tardive, le briefing des pilotes commence. Il faut préparer le plan de vol et savoir comment le sauvetage va se dérouler. Combien de sauveteurs les Polonais prévoient-ils ? De quel matériel disposeront les alpinistes ? Le déclenchement de l'opération sur le Nanga Parbat est reporté jusqu'au lendemain matin en raison de l'heure tardive et des mauvaises conditions météo.

Le drame, acte II

Pendant ce temps, Tomek Mackiewicz et Élisabeth Revol sont descendus jusqu'à 7280 mètres. À 12h43, Revol envoie : « Le vent se lève et Tomek saigne beaucoup de ses gelures, l'infection ne va pas tarder. ». L'état de Mackiewicz s'est aggravé. Son routeur la convainc que la seule solution de sauver Tomek ainsi qu'elle-même, est qu'elle descende à 6 700 m, ce qui permettrait à un hélicoptère d'intervenir quelques heures plus tard pour les récupérer l'un après l'autre. Élisabeth Revol, aide Tomek à se traîner hors de la crevasse où ils se sont terrés pour échapper au froid terrible de la nuit passée. Et à 13h30 elle le quitte et commence sa descente pour rejoindre la voie Kinshoffer. Le médecin de l'expédition polonaise basé en Pologne, docteur Robert Szymczak, rapporte pendant un entretien téléphonique :

« Nous n'avons jamais eu de contact avec Revol ni avec Giambiasi, son routeur. Il a pris sa décision seul. C'est clair : c'était la seule solution logique de descendre vers la Kinshoffer, vu l'état de Tomek, pour lui sauver la vie. Wielicki m'a dit la même chose. On ne peut pas dire que Giambiasi ait joué un rôle dans la coordination de ce sauvetage. Il a fourni la position et les coordonnés GPS d'Élisabeth Revol. Les principaux coordinateurs de cette entreprise ont été : Wielicki, Wyszomirski et moi-même. Nous savions où Élisabeth se trouvait et guidions nos alpinistes vers elle. Ni moi, ni Majer n'avions jamais eu le contact avec la Française. »

Camp de base du K2, glacier de Baltoro. Krzysiek Wielicki et Janusz Golab sélectionnent les alpinistes les mieux acclimatés. Quatre hommes sont chargés de la mission de sauvetage :


Adam Bielecki


Denis Urubko


- Adam Bielecki, 34 ans, psychologue de formation. Il a effectué deux premières hivernales sans oxygène : du Gasherbrum I et du Broad Peak.

- Denis Urubko, 44 ans, ancien militaire du temps de l'Union soviétique. Il a gravi 19 fois les quatorze 8 000 sans oxygène dont deux en hiver (Gasherbrum II et Makalu). Ce Léopard des neiges a déjà participé à plusieurs sauvetages en Himalaya. Entre autres celui de la polonaise Anna Czerwinska au Lhotse en 2001, du Slovène Thomaz Humar en 2002 au Shishapangma, celle de Marcin Kaczkan en 2003 au K2.


Jaroslaw Botor


Piotr Tomala

- Jaroslaw Botor, 44 ans, infirmier - secouriste professionnel et alpiniste, Il a fait l'ascension de l'Ama Dablam et du Denali.

- Piotr Tomala, 45 ans, entrepreneur en travaux acrobatiques. Il a gravi le Cho Oyu et le Broad Peak.

Tous deux formeront la cordée d'appui et Botor dirige cette opération : il est infirmier et le seul secouriste professionnel dans cette « équipe de secours » improvisée.

Piotr Snopczynski, responsable du camp de base du K2, prépare le matériel nécessaire : abris de bivouac, huit bouteilles d'oxygène médical, un caisson Gamow, des vêtements et duvets ainsi que de la nourriture et des cartouches de butane pour six personnes.


Piotr Snopczynski, le chef de la base

Le Sauvetage

Skardu, 26 janvier, 19 heures. La nuit est déjà tombée sur les montagnes du Karakorum. Le lieutenant-colonel Rafique sélectionne ses pilotes : Les major Fakhar-Abbas, Jehanzeb Qazi et Hussain Hamid. Un technicien est intégré au voyage. Rafique entre en contact avec l'hôpital de Skardu. Un membre de l'expédition du K2, Dariusz Zaluski, cameraman, y séjourne à la suite d'une opération dentaire. Si son état le permet il fera demain partie du voyage pour rejoindre ses camarades au camp de base.

Le lieutenant-colonel Rafique donne quartier libre à ses pilotes. Il sait que demain, avec les quatre sauveteurs polonais, ils seront huit à partir. Et il y a deux victimes en perdition sur le versant Diamir.

Le général Khalil Dar indique dans son rapport de mission :


« À l'aube du 27 janvier, une journée typique d'hiver se leva sur Skardu et la vallée était encore recouverte de nuages statiques, empêchant tout espoir d'intervention. Au Nanga Parbat, à 250 km au sud-ouest du camp de base du K2, le pessimisme devait être général devant cette mer de nuages et les vents violents. À des milliers de kilomètres, en France et en Pologne, les familles des alpinistes en difficulté restèrent éveillées toute la nuit priant qu'un miracle se produise. Les espoirs de la femme de Tomasz, Anna Antonina Solska et de ses trois jeunes enfants ne reposaient plus que sur l'amélioration des conditions météo et sur le courage des sauveteurs d'élite polonais. »

Skardu, Pakistan, 27 janvier. Dès l'aube les pilotes des « Fearless Five » sont en alerte. Lieutenant-colonel Rafique entre en contact avec les postes militaires pakistanais, basés à Payu et à Concordia. Il apprend alors que la visibilité est médiocre, le vent fort. Le relief n'est pas visible, c'est « jour blanc. » 12H45, Rafique prend la décision. Les deux Écureuils sont tractés hors du hangar. Bientôt le flap-flap-flap typique des rotors retentit.

- Nous décollons pour le camp de base du K2?

- Take off?

- Good luck?

- Roger...

Les deux hélicoptères atterrissent à Payu pour se ravitailler en kérosène. Pendant ce temps à la DZ (Drop Zone) du K2, les alpinistes polonais préparent le terrain. Vers 13H30, après 45 minutes de vol, les deux machines se posent au camp de base à 5 000 mètres d'altitude.


Décollage du camp de base du K 2


Le matériel est prêt


Rafique répond : « on va essayer », sachant que cette opération dépasse les limites fixées par l'armée. On installe un dispositif pour attacher une corde de rappel.


Bielecki et Urubko embarquent dans un AS 350 B3

Vers 15h40, l'opération « Il faut sauver les alpinistes du Nanga Parbat » est lancée. Les deux B3 décollent en direction de l'ouest. En route, un arrêt est effectué à Jaglot pour y faire le plein, obligatoire pour assurer le retour des hélicoptères à leur base de Skardu. Vers 17h, le camp de base du Nanga Parbat est localisé. Le Squadron leader Rafique lance par VHS : « Approach ». Le vent souffle à 42 noeuds. Il est évident que dans ces conditions aller plus haut, c'est du suicide. Toute action au moyen d'un rappel est impossible car le vent est bien trop fort et le B3 peut facilement être déséquilibré. Selon les normes de sécurité toute action de treuillage ou d'héliportage doit être interdite à partir d'un vent dépassant les 15 noeuds. Rafique sait que « touchdown » va être délicat : hormis le vent, la neige en recirculation, mise en mouvement par les rotors, peut affecter la visibilité des pilotes. Bielecki et Urubko sont prêts à descendre : baudriers, assureurs-descendeurs. Toute la panoplie est disponible.

Urubko raconte :

"Les pilotes m'ont dit 'Denis c'est quoi le mieux pour déposer ton équipe, parce que tu connais la zone par coeur. Je leur dis, OK les amis, mais, le camp de base c'est un peu loin, on peut sauter, déposez-nous un peu plus haut. 'Ici, peut-être là ?' S'il vous plait, un peu plus haut... et finalement ils nous ont déposé sur un bout de piton rocheux, il y avait des cailloux, c'était une opération risquée."


Denis et Piotr pendant le retour


Major Abbas, Urubko et Bielecki à bord d'un B3

Sous les indications d'Urubko, le lieutenant-colonel Rafique tente de déposer les sauveteurs polonais au camp 1 de la voie Kinshoffer, l'itinéraire ouvert en 1962 par Toni Kinshoffer, Siegfried Löw et Anderl Mannhardt. Siegfried y a laissé la vie. C'est la voie la plus directe mais aussi la plus difficile.

Après 4 essais successifs qui prennent 20 minutes, les quatre alpinistes polonais sont largués, un par un avec le minimum de matériel nécessaire sur un piton rocheux à proximité du camp 1. L'hélicoptère touche à peine le rocher. C'est « appuie patins » Les alpinistes sautent. Le touchdown est à la hauteur de l'amerrissage de Chesley Sullenberger qui a posé un A320 sur le fleuve Hudson.




Denis et Adam dans l'hélico

C'est également à la hauteur de l'atterrissage de capitaine Wrona qui a posé un 676 sur le ventre à Varsovie.

Il est 17h15, Urubko et Bielecki sont déposés à 4 800 m d'altitude au pied de l'itinéraire de la voie la plus directe, mais aussi la plus raide.


Voie Kinshoffer du Nanga Parbat

En janvier la nuit tombe vers 17h30 sur les montagnes. Les quatre Polonais regardent les deux hélicoptères s'éloigner. Ils rentreront dans la nuit à leur base de Skardu, sans système de vol de nuit, contrairement aux règles de sécurité imposées par l'armée. La nuit tombe. Botor, prend une décision : on y va ! Les deux alpinistes les mieux acclimatés sur le K2, Adam et Denis commencent leur « voyage nocturne » par la voie Kinshoffer, qu'ils connaissent bien. Vers 17h30, le tandem Bielecki-Urubko attaque la paroi. Ils essayent de rentrer dans le cadre « light and fast » préconisé par Kurtyka et McIntyre. Mais ils sont alourdis par toute la panoplie du premier secouriste : une bouteille d'oxygène, deux trousses de secours, un abri de bivouac, une corde double de progression de 60 mètres et un filin de hissage de 5 millimètres. Ils emportent avec eux également une cartouche de gaz, six broches à glace et leur matériel personnel.

Pendant ce temps, Botor et Tomala installent un camp 1 de fortune. Les quatre alpinistes sont en contact permanent par radio et par satellite avec le camp de base du K2, mais également avec les coordinateurs en Pologne : Janusz Majer et Robert Szymczak. Alors qu'il fait la nuit, la cordée du camp 1 reçoit l'information qu'Élisabeth Revol redescend vers le camp 2 de la voie Kinshoffer.

Bielecki et Urubko mettent le turbo. « L'Iron-Man » pourrait-il en faire autant ? Ils savent que sur la voie Kinshoffer certaines cordes fixes sont toujours en place. Cela doit faciliter leur progression. Les « Jumars » (une merveille conçue dans les années 60 par les grimpeurs suisses : Jüsy et Marti) doivent aussi leur donner un coup de pouce pour transporter le matériel.

Pendant ce temps, Adam Bielecki témoigne par mail :

« Nous avons grimpé légers. Nous avions uniquement un abri de bivouac pour quatre personnes, un réchaud et une cartouche de gaz. Nous n'avions pas de tente ni sacs de couchage. Nous avons emporté une corde de rappel de 60 mètres et une corde de hissage de 50 mètres en 5 millimètres. Dans nos sacs à dos nous avions des gants de rechange, quelques barres chocolatées ainsi qu'un thermos de boisson chaude. Au départ, j'avais pris une bouteille d'oxygène avec son masque et son détendeur. J'ai vite compris que cette charge ralentirait notre progression. L'important c'était de grimper vite. J'ai tout abandonné au premier quart de la voie Kinshoffer. Nous avons progressé en utilisant deux piolets chacun et un Basic de Petzl pour l'assurance sur les cordes fixes. Dans le couloir nous étions encordés. Denis a « doublé » quelques points d'assurance pour sécuriser certaines cordes fixes suspectes. »


Progression de la cordée : Bielecki-Urubko

À 18h22 Bielecki et Urubko sont à 5 219 mètres. Vers 21h00 ils sont déjà à 5670 mètres. Puis à 21h44 ils arrivent à 5 814 mètres.

Pendant ce temps Élisabeth Revol qui s'était arrêté la veille, le 26, à 6 700 m apprend par son routeur en fin de journée que les hélicoptères n'interviendront que le lendemain. Elle passe une nuit dans une crevasse. Le récit de ses hallucinations fut rapporté dans plusieurs articles de la presse. Elle attend le lendemain jusqu'en fin d'après-midi et entend enfin à 17h15 le bruit d'un hélicoptère beaucoup plus bas. Avant de commencer son ascension avec Urubko, Bielecki a transmis par radio VHS à la cordée d'appui leur intention de rejoindre Revol vers 6 700 mètres, relayé par Szymczak sur les réseaux sociaux. Quelques minutes auparavant les batteries du téléphone satellitaire d'Élisabeth sont épuisées. Elle ne recevra jamais ce message.

Le tandem Bielecki-Urubko continue sur sa lancée, sans aucun repère. Ils mettent huit heures pour gravir 1100 mètres. Cela demande normalement 2 à 3 jours d'escalade. À 2 heures du matin, les Polonais établissent un contact vocal avec Élisabeth qui a vu leurs frontales. La surprise d'Élisabeth est totale, de même que la joie de ses deux sauveteurs. Ils la retrouvent un peu plus haut au- dessus du camp 2, à l'altitude de 6 100 mètres. Leur joie était à la hauteur de la finale de la neuvième symphonie de Beethoven. Urubko, en parfait militaire, dit tout simplement : « Nous sommes heureux de te retrouver Élisabeth. »

Adam Bielecki témoigne par mail :

« Nous savions qu'Élisabeth descendait par la voie Kinshoffer. Nous pensions la retrouver vers 6 600 - 6 700 mètres. Nous avons été surpris qu'elle soit descendue si bas. Je suis formel : elle ne savait pas que nous venions à son secours. Nous avons eu de la chance. Je suis allergique aux cordes fixes de cette voie : il y a deux ans j'ai failli me tuer sur une vielle corde. Mais nous n'avions pas le choix. Le moment de notre rencontre a été une joie immense, gâchée par les mauvaises nouvelles de Tomek. Nous étions en contact permanent avec la cordée du bas : Jarek et Piotr. Ils réagissaient à chaque instant. Nous avons communiqué avec le docteur Szymczak par leur intermédiaire. »

Le drame, acte III - Réquiem pour Tomek

Les Polonais installent l'abri de bivouac. Attention : Bébé à bord ! Ils donnent à Élisabeth les médicaments préconisés par Szymczak et lui font boire des boissons chaudes. Puis on revient à la réalité. Élisabeth décrit l'état de son compagnon. On consulte Robert Szymczak, qui est médecin mais aussi himalayiste, il a gravi le Dhaulagiri et le Nanga Parbat.

Piotr Tomala compose le numéro de médecin.

- Robert ! Tu as eu les symptômes de Tomek. Qu'en penses-tu ?

- C'est négatif, c'est négatif. On abandonne l'action pour Tomek.

- Je comprends - répond Tomala.

Le médecin polonais explique les raisons de sa lourde décision dans son rapport rédigé le 2 février. Elles sont nombreuses. La plus importante : l'impossibilité d'atterrir à 7280 mètres et l'absence d'une solution alternative. À cela se sont ajoutés plusieurs facteurs : le séjour prolongé en altitude d'Elisabeth Revol mettrait sa vie en danger et compliquerait son évacuation. De même pour les sauveteurs qui, acclimatés à 6500 mètres, risqueraient laisser leur peau pendant l'ascension sans oxygène et par le temps qui se dégradait rapidement. Docteur Szymczak conclut son rapport ainsi : Le 27 janvier l'état de Tomek était désespéré : troubles de la conscience, de la vue, incapacité motrice. Il avait tous les symptômes d'un oedème pulmonaire à son étape ultime, de déshydratation et d'un refroidissement extrême de son organisme.

Piotr Tomala ajoute : « L'abandon de l'opération pour Tomek était une décision collective. »

Après le sauvetage, le docteur Frédéric Champly, médecin d'Élisabeth Revol à Sallanches, a analysé les informations qu'elle lui a données sur l'état de Tomek et il affirme, confirmant le diagnostic de Szymczak : « C'est un oedème pulmonaire de haute altitude (OPHA) qui a emporté Tomek. Au moment de sa séparation d'avec Élisabeth Revol, vendredi à 13 h 30, son OPHA en était au stade ultime. (...) Il est très probablement décédé dans les heures qui ont suivi. Trois, quatre ou cinq heures » Tomek est 1 200 mètres plus haut. Seul. Il est abrité dans une crevasse. La solitude, il connaît. Il a déjà fait un voyage en solitaire pour se sortir de la drogue et il est arrivé à bon port. « Czapkins » s'est endormi simplement, paisiblement, sur la montagne de ses rêves. Comme John Harlin II qui a disparu sur l'Eiger, sa « montagne de cristal » Tomek a rejoint le cercle des alpinistes disparus au Nanga Parbat.


Tomasz Mackiewicz, « Czapkins » (1975-2018)

Le général Khalil Dar, dans son rapport de mission du sauvetage exprime le même sentiment :

« Cette fois, il s'est enfermé à jamais dans son rêve et a rejoint les autres alpinistes qui l'accueillerons : je pense qu'il sera heureux de retrouver les grands alpinistes qu'étaient Jose Antonio Delgado (juillet 2006), Karl Unterkircher (2008), l'Iranien Saman Nemati (2008), l'Autrichien Wolfgang Kolblinger (2009) et surtout la seule femme qui y a perdu la vie - Go Mi-Young (2009). Nous prions tous que la paix soit accordée à sa famille et que son âme soit bénie. »

Le retour de l'enfer

Après quelques heures de repos au camp 2 (le « Nid d'aigle »), les trois alpinistes entament leur descente par la voie Kinshoffer. Élisabeth a les mains gelées, elle est incapable de descendre seule. Elle participe au mieux pendant les rappels. Adam dira plus tard :« Nous admirions son courage et sa résistance. »

Initialement Bielecki et Urubko estiment leur heure d'arrivée au camp à 9 heures du matin, mais ils doivent vite la réévaluer à 12h30. Les deux hélicoptères se posent au camp de base. Vers 13h00 les Ecureuils récupèrent Botor et Tomala au camp 1et les évacuent avec tout matériel au camp de base du Nanga Parbat à 4000 mètres pour alléger les machines. À 13h30 Revol, Bielecki et Urubko sont récupérés au camp 1. Les deux B3 décollent pour Chilas. Le temps presse car les pieds de Revol se présentent mal. Il faut la rapatrier en France au plus vite. Jarek Botor, infirmier lui prépare des injections à administrer dans l'hôpital à Islamabad et les médicaments pour le voyage. Puis se sont les adieux. Piotr Tomala témoigne : « Sur la photo ils se serrent avec Adam dans les bras. Elle nous a dit au revoir à tous. C'était émouvant. » Un autre hélicoptère de l'armée pakistanaise attend Elisabeth sur la piste. Tous les acteurs du sauvetage posent pour la photo de famille. Quelques minutes plus tard Elisabeth Revol décolle pour Islamabad.


Adam et Elisabeth en haut du mur Kinshoffer


28 janvier :Denis Urubko, Elisabeth Revol et Adam Bielecki au camp de base du Nanga Parbat



Base militaire de Chilas. De gauche à droite : Major Qazi, Lt-Colonel Anjum, Elisabeth, Major Hamid , Major Abbas, Bielecki, Botor avec au premier plan : Urubko et Tomala.


Major Abbas, Elisabeth et Adam sur la base de Chilas


Les quatre « Guerriers de glace »

Les quatre alpinistes polonais sont transportés à Skardu pour quelques jours de repos. Le sauvetage s'achève enfin 28 heures après son début. Il a nécessité 18 heures de vol en hélicoptère. Puis, les alpinistes polonais regagnent le camp de base du K2. Le 29 janvier, Jarek Botor rédige son rapport sur le sauvetage. Il doit quitter l'expédition pour des raisons familiales et retourne à Varsovie. Il est attendu à l'aéroport par l'ambassadeur de France, Marc Baréty. Robert Szymczak rédige son rapport médical.

Puis les représentants d'Askari sont invités à l'ambassade de Pologne.

Les remerciements et hommage à Tomasz

1 février : Ambassadeur de France en Pologne, via l'ambassade de Pologne au Pakistan, adresse une lettre de remerciements à l'équipe du sauvetage :
« Chers membres de l'action de recherche et de sauvetage, je regrette de ne pas pouvoir vous rencontrer en Pakistan après le sauvetage de Madame Revol.
Vous avez accompli une mission qui prouve la solidarité du monde de l'alpinisme. (...) Vous avez honoré les traditions d'alpinisme de haute altitude. (...) Au nom de la France je vous adresse ma gratitude pour avoir sauvé Elisabeth Revol. Je suis profondément désolé par la disparition de votre compatriote, Monsieur Tomasz Mackiewicz. Marc Baréty. »

Krzysiek Wielicki rajoute quelques mots au rapport de Botor. Il remercie ses alpinistes mais également le diplomate polonais, Zbigniew Wyszomirski, pour la coordination des opérations héliportées et sa disponibilité permanente. Les pilotes ne sont pas oubliés « Ils ont accompli une mission de sauvetage dans conditions difficiles et de façon formidable. » dit leader d'expédition.

Piotr Tomala ajoute dans son mail : « L'engagement des pilotes était total. Ils ne pouvaient rien faire de plus à cause de l'heure tardive. C'était une action collective. »

Adam écrit dans son mail :

« Les pilotes ont été formidables. Ils ne sont pas formés pour les actions de sauvetage. Mais s'ils nous avaient laissé à 4000 mètres, au camp de base du Nanga Parbat, nous n'aurions probablement pas réussi à sauver Élisabeth. Les voir repartir la nuit était impressionnant. »

Varsovie, Pologne. 31 janvier. Lors d'une conférence de presse, Voytek Kurtyka salue la mémoire de Tomek :

« Il n'avait aucune formation d'alpiniste. Il était souvent méprisé dans le milieu de la montagne. Son ascension démontre un vrai talent. Je considère sa mort comme une grande perte. »


Ambassadeur de France, Marc Baréty, accueille Jaroslaw Botor à l'aéroport de Varsovie

Le général Khalil Dar conclut son rapport de mission ainsi :

« Quelle fin héroïque d'un des grands alpinistes du style alpin, Mr. Tomasz Mackiewicz... Avant de quitter notre monde, il aura pu être fier de laisser en héritage à ses trois enfants le fait qu'il a été le premier, avec Revol, à gravir une voie nouvelle en hiver et en style alpin sur le Nanga Parbat. Stefan Nestler a écrit en novembre 2017 : L'amour de Tomek pour le Nanga Parbat frisait l'obsession. C'était sa septième tentative sur le Nanga Parbat et il n'avait que 43 ans. »

« Il y a des gens qui mettent leur vie en danger pour une liberté sans compromis, loin de la logique partagée par le plus grand nombre. On reconnaît ces personnes par la façon dont elles parlent de leurs aventures passées et de leurs aventures futures car le défi est l'expression ultime de leur désir de vivre. »

L'expédition du K2 - épilogue

Quelques jours après le sauvetage Bielecki, Tomala et Urubko regagnent le camp de base du K2 Ils continuent l'ascension sur la voie des Basques.


Marek Chmielarski et Artur Malek voie des Basques au K2

Déjà en janvier Janusz Golab écrivait : « Cet hiver les conditions sont pires qu'en été. Peu de glace, chutes de pierres. » Adam Bielecki s'est blessé le premier par une chute de pierres :


Adam Bielecki après accident

Son nez est cassé. Puis c'est au tour de Rafal Fronia : il a l'épaule fracturé. L'infirmier, Jarek Botor, est déjà en Pologne. Le docteur Szymczak donne par téléphone les instructions pour poser quelques points de suture à Bielecki. Pour Fronia, une seule option est envisagée : l'hôpital à Skardu. Il attendra deux jours, à cause du mauvais temps, avant que l'hélicoptère puisse se poser. Il est obligé de rentrer en Pologne.


Fronia en transit pour Varsovie

Wielicki prend une décision : « On abandonne la voie des Basques, c'est trop dangereux. » Les Polonais se tournent vers l'Éperon des Abruzzes. Ils progressent en plaçant des cordes fixes. Ils installent le camp 3 aux alentours de 7300 mètres.


Denis sur cordes fixes

Le temps presse : la fin du mois de février s'approche. Selon Urubko l'hiver en Himalaya s'achève le 28 du mois, non le 21 mars. Il part seul à l'assaut final sans prévenir personne. Il atteint 7 600 mètres, puis abandonne après une chute dans une crevasse. Avec une très faible visibilité, il parvient à regagner le camp de base. Le lendemain, il fait ses bagages et quitte l'expédition.


Denis Urubko


. Chogori (K2) Jaune le futur camp 4 à 8000m, rouge, reconnaissance à 7400m, vert, bivouac à 7200m

5 mars 2018 : Krzysztof Wielicki prend la décision d'abandonner l'ascension hivernale du K2.


Denis Urubko

19 mars les membres d'expédition regagnent Varsovie via Doha en Qatar. Ils y sont accueillis par l'ambassadeur de France.


Dessin d'un écolier polonais de huit ans

Selon plusieurs membres de l'expédition l'aventure du K2 continuera. La jeune génération des Polonais semble le croire aussi. Car, comme l'a écrit Borges : « La vie n'est pas un rêve, mais elle peut le devenir « (J.L.B : Quelqu'un rêvera)


Les porteurs de haute altitude

Les expéditions en Himalaya ou dans le Karakorum sont organisée avec l'aide des porteurs d'haute altitude, souvent d'excellents grimpeurs. Les hommes d'ombre. Souvent oubliés.


Les HAP's : Hight Altitude Porters

Les porteurs pakistanais ont participé à l'expédition hivernale polonaise au K2. Ils ont accompli les tâches difficiles : ils ont monté des centaines de kilogrammes de matériel et de nourriture. Ils ont désinstallé les camps après l'abandon de la voie des Basques pour laisser la Montagne propre.

Le mot de la fin

Andrzej Zawada, l'homme qui a osé imaginer les ascensions hivernales sur les plus hautes montagnes du monde, a écrit :

« La Montagne possède un sens uniquement quand l'homme y séjourne, avec ses sentiments, ses échecs et ses victoires. Et quand il peut ramener un peu de son vécu dans la vallée. »


L'équipe de l'Everest, l'hiver 1980


Note :

A la mémoire d'Artur Hajzer, Jerzy Kukuczka, Tomasz Mackiewicz et Andrzej Zawada

A Séverine

Les 27 et 28 janvier 2018, les alpinistes polonais et les pilotes pakistanais ont effectué une action de sauvetage exceptionnelle sur le versant Diamir du Nanga Parbat (8 125 mètres) le neuvième plus haut sommet du monde et le troisième par le triste record de mortalité, d'où son surnom : « la Montagne tueuse ». Sa première ascension fut effectuée en solitaire par Hermann Buhl en juillet 1953. Cette montagne est nommée également « La montagne nue »
En cette fin de janvier 2018, les paroles de Jorge Luis Borges trouvent leur réalité : « Il s'agit d'hommes aux origines différentes, qui professent des religions différentes et qui parlent des langues différentes » (J.L. Borges, Les Conjurés), et pourtant, ils ont pris des décisions en commun pour tenter de sauver deux vies.

Avertissement de l'auteur



Dossier proposé par Piotr PACKOWSKI
Mis en ligne le lundi 16 avril 2018 à 19:43:55

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